La mobilisation des ressources au sein de la société civile : il est temps de changer de perspective

Voici cinq enseignements clés tirés d’un échange d’expériences organisé à Arusha, au cours duquel des coalitions éducatives venues de plusieurs pays d’Afrique se sont réunies pour repenser le financement de leurs actions de plaidoyer

Les coalitions de la société civile qui militent en faveur de l’éducation connaissent bien le défi : les financements sont difficiles à obtenir, le nombre de bailleurs de fonds est limité et le travail de plaidoyer produit rarement le genre de résultats immédiats et visibles susceptibles d’attirer des subventions. Si l’on ajoute à cela les récentes perturbations qui ont affecté l’aide internationale, la pression exercée sur la société civile pour qu’elle trouve des moyens nouveaux et plus durables de financer son action n’a jamais été aussi forte.

Pour relever ce défi, des coalitions nationales pour l’éducation soutenues par Education à Voix Haute se sont réunies à Arusha, en Tanzanie, en juin, pour une formation sur la mobilisation des ressources. Cette formation s’inscrivait dans le pilier « capacités organisationnelles » parmi les axes d’apprentissage d’Education à Voix Haute — à savoir les capacités organisationnelles, thématiques et de plaidoyer —, dans le but de mettre en place un cadre de ressources fiable et prévisible pour les organisations bénéficiaires. Ces cinq jours ont donné lieu à un parcours plus profond et plus propice à la réflexion que beaucoup ne l’avaient prévu — un parcours qui a remis en question les idées reçues et élargi la compréhension de ce que signifie réellement la mobilisation de ressources.

Le Centre de formation MS pour la coopération au développement (MS TCDC) a animé cet événement, au cours duquel les participants ont enchaîné des sessions théoriques, consacrées à l’analyse du paysage du financement des OSC et à l’exploration de nouvelles stratégies de collecte de fonds, avec des sessions pratiques.

Des organisations bien établies et expérimentées ont côtoyé des organisations dotées de structures et de processus plus récents, favorisant ainsi l’interaction et l’échange de connaissances. Les bénéficiaires de subventions ont pu co-créer, en petits groupes formés en fonction de leurs centres d’intérêt, des idées de collecte de fonds en s’appuyant sur leurs propres expériences, une approche qui a enrichi les résultats finaux. Cette expérience a constitué une base utile avant qu’ils ne passent au mentorat virtuel et ne commencent à expérimenter des approches non traditionnelles de financement.

Voici cinq enseignements clés tirés de cet échange.

Ce premier recadrage était également le plus fondamental. Plutôt que de considérer le financement comme un objectif en soi, les participants ont été encouragés à réfléchir à la manière dont les organisations mobilisent leurs ressources — les personnes, les idées, les partenariats et les moyens financiers — de manière stratégique et durable. Une phrase résume bien cette idée : mobiliser d’abord les personnes, les ressources ensuite. Cela nous a rappelé qu’au cœur de chaque subvention, partenariat ou contribution se trouve une relation fondée sur la confiance et un objectif commun.

La mobilisation des ressources ne peut pas être une démarche réactive. Elle doit être intégrée à la stratégie organisationnelle, s’appuyer sur des rôles clairement définis et être guidée par des approches mûrement réfléchies — qu’il s’agisse de l’engagement des donateurs, des partenariats, de la communication ou de la communication numérique. L’objectif est de mobiliser les ressources de manière ciblée afin de mettre en œuvre le plan stratégique, plutôt que de courir après les fonds pour assurer la survie de l’organisation.

La formation a permis de décortiquer la complexité de l’écosystème du financement, en explorant les flux des ressources à travers les systèmes bilatéraux et multilatéraux, les fondations privées, la philanthropie et la redevabilité sociale des entreprises. Le fait de replacer ces éléments dans le contexte de cadres mondiaux tels que la Déclaration de Paris, le Programme d’action d’Accra et le Programme d’action d’Addis-Abeba a permis de souligner que la mobilisation des ressources n’est pas seulement un travail technique : elle est façonnée par les priorités mondiales, les politiques et les dynamiques de pouvoir. Cela a ouvert la voie à un large éventail d’approches : la création de consortiums et de communautés de pratique, la collaboration avec des partenaires du secteur privé, le développement d’idées d’entreprises sociales et l’exploitation des opportunités locales de collecte de fonds. Ce qui a particulièrement retenu l’attention, c’est l’importance accordée au regard vers l’extérieur : analyser l’environnement, prendre en compte les perspectives externes et explorer des partenariats inattendus.

La constitution de consortiums — c’est-à-dire de coalitions se formant pour solliciter des financements conjointement plutôt qu’en tant qu’organisations individuelles — s’est imposée comme l’une des approches les plus prometteuses. Cela permet d’élargir les capacités, de renforcer la crédibilité et d’améliorer les chances auprès des grands bailleurs de fonds. Plusieurs participants ont quitté Arusha en discutant déjà de possibles demandes conjointes, animés par la volonté commune de dépasser les contraintes et de commencer à sortir des sentiers battus.

Les propositions sont souvent évaluées rapidement, ce qui souligne la nécessité de faire preuve de précision et de cohérence dès le départ. Une proposition convaincante ne consiste pas à tout dire, mais à présenter un récit clair et captivant, étayé par une logique et des éléments probants crédibles. Construire une logique solide, des activités aux réalisations, des réalisations aux résultats, jusqu’à l’impact, confère aux propositions la clarté recherchée par les évaluateurs.

Nelisiwe Nhlabatsi, coordinatrice nationale
Réseau du Swaziland pour la campagne en faveur de l’éducation pour tous (SWANCEFA)
Eswatini

Comment travailliez-vous auparavant en matière de mobilisation de ressources ?
Au sein de mon organisation, nous menons beaucoup d’actions de mobilisation de ressources, car nous sommes un petit pays et les possibilités de subventions ou de soutiens financiers ou autres sont rares ici. La mobilisation de ressources est vraiment une activité que nous menons en permanence ; elle fait partie intégrante de notre travail quotidien en tant que coalition.

Quels sont vos principaux défis ?
La récente décision de l’USAID de suspendre ses activités nous a affectés en tant que pays, car cette agence soutenait bon nombre de nos programmes en tant que société civile. De plus, le travail de la société civile n’est pas suffisamment soutenu lorsque nous menons des actions de plaidoyer : les bailleurs de fonds préfèrent financer la prestation de services, car celle-ci se fait immédiatement et les résultats sont visibles sur-le-champ. En matière de plaidoyer, obtenir des résultats prend beaucoup de temps. Le financement n’arrive donc pas au rythme que nous aurions souhaité.

Qu’avez-vous appris, et comment comptez-vous mettre ces connaissances en pratique ?
Ce que j’ai appris et que j’aimerais vraiment mettre en œuvre chez moi, c’est l’approche des consortiums régionaux. Jusqu’à présent, nous menions des actions de mobilisation de ressources au niveau national en tant que coalition, mais je pense désormais que c’est une approche que nous pouvons adopter à l’avenir : nous associer à d’autres coalitions dans d’autres pays et former un consortium qui se consacrerait spécifiquement à la mobilisation de ressources pour toutes les coalitions membres. Toutes les coalitions œuvrant dans le domaine de l’éducation et de la défense des droits de l’enfant peuvent s’unir et solliciter des financements en tant que consortium, plutôt qu’en tant qu’organisations individuelles.

Kisa Kumwenda, chargé de programme
Coalition de la société civile pour l’éducation (CSEC)
Malawi

Comment travailliez-vous auparavant en matière de mobilisation de ressources ?
Notre parcours en matière de collecte de fonds n’a pas été de tout repos. Nous avons vu de nombreux projets prendre fin. Nous avons essayé de rédiger des propositions et, même si certaines ont abouti, la majorité d’entre elles ont échoué. Le chemin a été plein d’embûches, mais nous avons dû persévérer malgré les revers.

Quels sont vos principaux défis ?
Ne pas être assez précis — tant sur ce que nous voulons réaliser que sur la manière dont nous allons y parvenir. Lorsque votre raisonnement n’est pas clair, cela transparaît dans vos propositions, et les bailleurs de fonds s’en rendent compte.

Qu’avez-vous appris, et comment comptez-vous mettre ces connaissances en pratique ?
Venir ici et apprendre à élaborer des activités, à passer de ces activités à des résultats concrets, puis à des résultats intermédiaires, et enfin à un impact — ainsi qu’à transformer des hypothèses en liens entre les activités et l’objectif final — m’a aidé à comprendre clairement et à définir de manière très précise ce que je souhaite accomplir et comment je vais m’y prendre pour y parvenir.


Nous envisageons également de créer une entreprise sociale, ce qui nous permettra d’être très précis dans la manière dont nous la mettrons en place et dont nous élaborerons nos propositions, tant en ce qui concerne les objectifs que nous souhaitons atteindre que les moyens de les réaliser. Nous espérons que cela nous aidera à attirer des donateurs au sein de notre coalition.

Joseph Wasikhongo, coordinateur national,
Coalition Elimu Yetu,
Kenya

Comment aviez-vous l’habitude de procéder en matière de mobilisation de ressources ?
La méthode la plus courante de mobilisation de ressources consistait à élaborer des propositions : on s’efforçait autant que possible de présenter un maximum de propositions afin d’augmenter nos chances d’obtenir des ressources pour l’organisation. Mais compte tenu du contexte et des conditions actuelles du monde des bailleurs de fonds, cela ne semble plus être une tâche très aisée. Nous recevons toutes sortes de réponses froides concernant les initiatives liées à l’élaboration de propositions.

Quels sont vos principaux défis ?
Le contexte actuel en matière de financement a rendu l’approche traditionnelle très difficile. Nous avons dû trouver divers moyens de lever des fonds, car il ne suffit plus de compter uniquement sur les demandes de subvention.

Qu’avez-vous appris, et comment comptez-vous mettre ces connaissances en pratique ?
Grâce à cette formation, nous avons découvert diverses façons de lever des fonds : s’engager dans des initiatives de RSE, cibler des entreprises afin qu’elles puissent redonner à la communauté et financer des projets répondant aux besoins de celle-ci ; regrouper plusieurs coalitions pour former un consortium doté de capacités variées afin d’augmenter les chances d’obtenir des financements ; créer des entreprises sociales, en disposant au sein de la coalition d’une unité capable de fonctionner de manière indépendante dans le but de lever des fonds ; et constituer de manière systématique un fonds de ressources auquel la coalition peut faire appel en cas de besoin.

Une autre leçon essentielle est que la mobilisation des ressources n’est peut-être pas aussi simple qu’on pourrait le croire : il est essentiel que les personnes fassent preuve d’une volonté sincère de s’engager dans ce processus, voire qu’elles parviennent à y trouver un plaisir. Mais au cœur de cette démarche, il faut toujours placer la pérennité de nos organisations, afin que nous puissions faire fonctionner ces coalitions aussi longtemps que possible, dans l’intérêt de la société.

Thandiwe Banda, responsable de programme
Coalition nationale pour l’éducation de Zambie (ZANEC)
Zambie

Comment travailliez-vous auparavant dans le domaine de la mobilisation des ressources ?
Auparavant, je n’avais pas vraiment mon mot à dire pour décider des propositions auxquelles je devais participer ni des opportunités de financement que l’organisation devait saisir. Mais aujourd’hui, en tant que responsable des programmes, je joue un rôle de premier plan aux côtés du directeur exécutif : Nous formons une équipe et nous nous réunissons pour rédiger les propositions ensemble..

Quels sont vos principaux défis ?
Comme la mobilisation des ressources relève à la fois du bureau du directeur exécutif et de celui du responsable des programmes, il est difficile pour le reste de l’équipe de contribuer activement à ces efforts. Cette tâche incombe à une seule personne, ce qui est un peu chaotique, et la mobilisation des ressources est en quelque sorte reléguée au second plan, comme une activité accessoire. Les besoins multiples de l’organisation font qu’il est très difficile de lui accorder l’attention qu’elle mérite.

Qu’avez-vous appris, et comment comptez-vous mettre ces connaissances en pratique ?
L’un des principaux enseignements à retenir est que la mobilisation des ressources est un effort collectif : nous devons constituer une équipe. J’ai déjà mis en place une équipe depuis que je suis ici à Arusha. Je n’ai pas encore défini les rôles et les responsabilités de chacun, mais nous sommes sur la bonne voie.

Cette formation m’a également permis de prendre conscience qu’avant même de commencer à rédiger une proposition, il est indispensable de disposer d’une matrice logique décrivant précisément les impacts que nous souhaitons atteindre, depuis les produits jusqu’aux résultats immédiats, intermédiaires et finaux. Les travaux de groupe menés au cours de la formation nous ont permis de mettre en pratique ce que nous devrons faire une fois de retour dans nos organisations. Cette formation a été très enrichissante et nous a permis d’en tirer une multitude d’informations à mettre en application.